Jean-Christophe Fromantin, Délégué général Anticipations, Pr Franck Baylé, Psychiatre. Article paru dans Les Echos le 12 mars 2025.
La promesse d’une vie heureuse dans les hypermétropoles globales n’est-elle pas la promesse d’un monde à l’envers ? Depuis quelques décennies, les spécialistes de la ville, mais aussi les politiques, ont associé la modernité à la grande ville. Plus la ville est grande, plus elle serait prospère. Le fordisme a encore de beaux restes. Car, en matière urbaine, cette théorie du big is beautiful, dont la contribution au développement est contestable, ne fait pas que des heureux ; elle participe de plus en plus aux maladies.
Des territoires se vident, alors que d’autres débordent. Pourquoi sommes-nous incapables d’approcher l’urbanisme autrement que dans des politiques d’empilement, en développant des concepts d’accumulation, comme « la ville sur la ville » ou « la nature en ville » ? Sommes-nous certains que cette hyperconcentration est la préfiguration d’une vie meilleure dans une ville heureuse ?
Trois angles méritent d’être pris en compte pour aborder ces sujets d’anticipation : l’aspiration sincère des populations ; l’impact de la métropolisation sur la santé ; et les alternatives possibles.
Sur les aspirations des habitants, il y a peu d’équivoques. A chaque sondage, chaque test, chaque étude, les envies de nature, de proximité et d’authenticité apparaissent de plus en plus fortes. 80% des Français rêvent de villages ou de villes moyennes. Pour toutes les générations, l’envie de vivre dans des échelles humaines est clairement exprimée ; car les externalités négatives de la grande ville se multiplient : la congestion, la pollution, l’isolement ou les difficultés à se loger sont de plus en plus difficiles à supporter. La recherche d’équilibre est d’autant plus forte que la technologie offre la possibilité de de se mettre au vert tout en préservant un mode vie urbain. Les réseaux viennent questionner les silos. Les nouveaux modes de communication ne procèdent pas tant d’une concentration des individus que de la qualité de leurs relations. Or, les connections ne sont pas qu’une affaire de technologie, mais aussi de qualité de l’habitat, d’accès aux activités et d’espace public. Tout ce dont la densification restreint le développement.
Sur les pathologies urbaines, les chiffres interpellent. Au-delà des décès dus à la pollution urbaine – estimés chaque année en France à 48 000 cas et à plus de 6 millions dans le monde (source OMS) –, les pathologies mentales et comportementales se multiplient. Sur une vie entière, 25% d’entre nous feront une dépression. L’exposition au stress est directement corrélée au contexte au sein duquel nous vivons : plus il est dense, plus les aspérités socioéconomiques sont nombreuses, plus les troubles mentaux se développent. L’indisponibilité, le déracinement et la promiscuité embolisent notre épanouissement ; ils nous ont plongé dans un individualisme forcené. Or, plus nos comportements sont altruistes, mieux nous allons. Avec le temps, nous corrigeons la situation en adoptant de multiples artefacts : des lunettes pour mieux voir, des appareils auditifs pour mieux entendre, des masques pour mieux respirer, des climatisations contre le réchauffement, des réseaux sociaux pour se rencontrer, des vaccins contre les virus, ou des casques de réalité virtuelle pour voyager sans bouger. Mais l’espèce humaine ne se fragilise-t-elle pas ? Ce sont les prothèses qui la maintiennent dans un équilibre qu’il faudrait questionner. Ce n’est plus la survie qui est en jeu, mais la qualité de la survie.
Le troisième angle porte sur les solutions alternatives, car une chose est de considérer l’intérêt des villes, une autre est d’en réduire l’ambition aux seules hypermétropoles. La chute de Rome aurait dû nous inspirer davantage. Car l’histoire démontre que le gigantisme n’est pas la règle en matière d’urbanisme, surtout quand il s’imagine comme l’alpha et l’oméga du progrès. En France, sur 107 chefs-lieux de la Gaule impériale, seuls 13 ont disparus, et sur les 55 agglomérations de 100 000habitants, 37 sont d’anciennes cités gallo-romaines. Ces chiffres démontrent, s’il en est besoin, que les théories d’accroissement perpétuel – celles qui nous conduiraient vers l’hypermétropolisation – ne résistent pas à la résilience d’un tissu urbain diversifié, composé de villages et de villes, de voies et de tracés, dont l’histoire n’a pas effacé l’existence. Ce semis d’urbanités qui jalonnent nos territoires constitue autant de milieux fertiles nécessaires à notre épanouissement et à notre développement. C’est dans cette diversité que se construira une urbanité moderne et respectueuse de chacun.
Les métropoles sont des espaces d’échanges, mais elles ne sont exclusives d’aucun autre territoire. Bien au contraire, leur centralité est intimement corrélée à la prospérité des territoires alentours et à l’épanouissement de ceux qui y vivent.